Accueil Non classé Voyage à Yoshino, Naomi Kawase

Voyage à Yoshino, Naomi Kawase

0
0
36

Capture d'écran de la bande annonce

 

Le film raconte l’histoire de Jeanne allant dans une forêt japonaise chercher une plante nommée Vision, plante ayant les prétendues vertus de guérir les souffrances Elle y rencontre Tomo, sorte de gardien de la forêt depuis 20 ans avec qui elle se lie d’amour. Plus tard dans le film, on comprend que c’est aussi dans cette forêt qu’elle a vécu sa première histoire d’amour. Histoire d’amour malheureuse puisque son amant y est mort tué dans un accident de chasse. Images du passé et du présent se mêlent ainsi pour révéler ce qui la lie à ce lieu. Mais le plus important dans ce film, ça n’est pas son histoire, ni celle des humains qui y vivent, c’est l’histoire de la forêt elle-même. Tout le reste n’est qu’un prétexte à filmer la vie propre de la forêt car c’est la forêt qui tient le rôle principal et non Juliette Binoche qui peine à s’intégrer à l’espace filmique.

Des lieux vivent plus que d’autres dans le film : la clairière où le vieil arbre demeure, le tunnel et l’étrange espace voilé qui se constitue pendant l’ébat amoureux de Jeanne et Tomo.

Pourquoi parler des espaces plutôt que de l’histoire ? Parce que je crois que construire une scène filmique qui puisse résonner avec l’expérience du spectateur tient au fait qu’un espace filmique puisse exister pour lui et qu’il puisse l’occuper. Si l’espace est bien construit, il produit lui-même son récit et c’est ce récit qui est proprement filmique.

Si la clairière au vieil arbre et le tunnel sont si bien construits, c’est parce que n’est pas multiplié les points de vue sur eux. Souvent dans la clairière, les personnages sont filmés en surplomb ou bien ils sont filmés comme s’ils étaient des arbres parmi les arbres, ces derniers bruissent comme s’ils sifflaient, se rebellaient ou chuchotaient. Parfois même c’est une foule de voix humaines que l’on peut entendre même si l’ajout en post-production de ces voix nous heurtent de plein fouet à la pensée de la cinéaste et brise l’illusion filmique.

Le vieil arbre observe plus qu’il n’est observé et les morts dansent leur dernière danse pour lui. Le vrai gardien de la forêt, ça n’est pas Tomo, c’est lui. Et c’est parce que les personnages sont filmés du point de vue du vieil arbre que ce dernier domine et contrôle l’espace, ils sont soit filmés en surplomb soit filmé parmi les autres arbres. Nous est donné le sentiment étrange d’une présence invisible et plus puissante que n’importe quelle autre présence visible à l’image. Parce que nous avons l’habitude de considérer l’arbre comme un décor et non comme un être, la confusion qui en découle laisse un espace vide à combler. L’hypothèse est la suivante : c’est quand le spectateur voit l’invisible à l’image et que les objets prétendument connus se vident de leur sens que se passe l’expérience filmique. Le spectateur sent quelque chose qui doit être habité et il l’habite parce que cette chose lui laisse la place de l’habiter. C’est ce processus d’évidage qui est à l’oeuvre dans la manière qu’a la cinéaste de filmer la clairière.

Quant au tunnel, il est filmé méthodiquement de la même manière et ça n’est pas plus mal tant le tunnel au cinéma est un danger pour les cinéastes quand ils se laissent tenter par sa force symbolique. Si au début, on le voit comme symbole de passage dans le film, symbole qui lui est habituellement attribué, au fur et à mesure qu’il réapparaît, il prend une autre signification. Tout d’abord, parce qu’on ne voit jamais l’entrée ou la sortie du tunnel. On y marche ou on y roule et c’est tout, on ne sort pas, on ne rentre pas. De plus, les personnages y passent tant de fois qu’on finit par comprendre que c’est un lieu de vie comme les autres. Il est comme l’intestin de la forêt, il a sa fonction et sa vie propre et quand les personnages y sont, on a comme l’impression qu’ils se sont fait engloutir et qu’ils marchent dans un ventre géant. Il est l’envers des lieux de lumière et il revient tellement souvent qu’on en vient à penser que sa fonction est de faire une trêve avec la lumière pour mieux y revenir. Il est peut-être le fond de la clairière.

Venons-en au dernier lieu qui se constitue lors de l’ébat amoureux de Jeanne et Tomo. La mise en scène est sobre mais l’effet ressenti par l’espace qui se dilate est fort. Des plans champ et contre-champ se succèdent du visage de Jeanne et du visage de Tomo. Ils sont entouré des voiles de moustiquaire qui enrobent le lit comme une chrysalide. Au bout d’un certain moment, le visage de Tomo est substitué par le visage de l’amant disparu de Jeanne. Les respirations ralenties de Jeanne se perdent dans le silence d’une manière étrange. Le traitement du son tend à modifier la perception que nous avons de l’espace et c’est dans cette modification spatiale que nous vivons en même temps que Claire ce que j’appellerai l’expérience des limbes. Le mort vient se substituer au vivant et cela nous paraît naturel en même temps qu’étrange parce que tout tend à ce que les repères sonores et spatiaux se perdent, comme dans un rêve. Les voiles de par leur nature ne laissent appréhender aucune distance et le son du souffle disparaît comme aspiré dans l’espace. Puisque nous n’avons aucun repère, nous n’avons aucun point de comparaison et c’est encore ici le processus d’évidage qui est à l’œuvre. Et cette scène vide si bien l’espace de tous ses repères que l’espace nous aspire d’autant mieux.

Conclusion

Les personnages manquent de consistance parce qu’ils n’arrivent pas à s’intégrer à l’espace naturel que Naomi Kawase filme. La pauvreté des liens entre la forêt et ceux qui la arpentent ne permet pas au film de construire un univers assez fort pour qu’une fois le film fini, nous puissions y habiter encore après son visionnage. Construire un univers filmique, c’est avoir tisser des liens entre tout ce qui habitait les images, que les personnages soient l’espace et l’espace les personnages, que le temps lui-même soit la matière même de l’espace, bref, que rien ne se disperse et que rien ne fasse douter de la réalité de cet univers.

A mon sens, un véritable film est un film qui a si bien construit son univers que le spectateur une fois le film fini, a le sentiment qu’il a déjà visité et habité ce lieu sans lieu qu’est le film. Mais plus encore que le sentiment d’un souvenir, le spectateur où qu’il aille habitera toujours ce lieu. L’expérience d’un véritable film, c’est l’expérience d’une habitation perpétuelle par le spectateur. Le spectateur, une fois touché, ne peut pas faire marche arrière, le film lui a donné une forme au monde dont il peut difficilement se soustraire.

 

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par doutdes
Charger d'autres écrits dans Non classé

Laisser un commentaire